17/05/2007

La chasse aux scorpions

On ne savait pas beaucoup profiter des vacances comme on le voulait mes frères et moi. Mes parents étaient toujours invités chez l'un ou chez l'autre. De plus, c'était la saison des mariages, et évidemment, nous étions obligés de les suivre. Les seuls moments où l'on pouvait en profiter réellement, c'était lorsque nous partions sur l'ile.
Un soir, nous étions invité à un mariage. Mon père voulait nous obliger à y aller mais nous avions décidé, de commun accord, de nous révolter. Ce ne fut pas chose facile mais il finit par céder. Mon grand frère avait souvent des obsessions qui lui travaillait l'esprit et lorsque c'était le cas, il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour nous entraîner, nous les plus jeunes, dans ses aventures. L'influence de l'aîné sans doute, nous cédions presque à chaque fois. Cette fois-là, c'était les scorpions. Il avait une fascination pour ces animaux et le danger l'attirait comme un aimant. S'inventer des histoires façon Indiana Jones ne lui suffisait pas, non, il voulait les vivre. De plus, le jour où mon père nous a raconté qu'il avait été piqué par un scorpion, qu'on lui a fait une saignée et qu'il a vécu une semaine dans la fièvre et le délire, ça le fascinait encore plus. Il trouvait ça très viril et pour lui, vivre de telles choses étaient dignes d'un vrai homme.
Aussitôt mes parents partis, nous nous sommes mis à nous préparer pour partir. Des chaussures bien fermées pour protéger nos pieds d'éventuels piqûres étaient nécessaires et une lampe. Bien que j'avais très peur, l'idée de vivre une aventure telle que celle-là, m'excitait au plus haut point.
Sur une étagère, il y avait quelques lampes de camping alimentées par de petites bonbonnes de gaz. Nous avons testé toutes les lampes, malheureusement, plus aucune n'avait de gaz. Mon frère, bien décidé à ne pas abandonner la partie, fouilla toute la cuisine pour tenter de trouver une solution. Il finit par tomber sur un réchaud de camping avec la même bonbonne que pour les lampes, et celle-ci était pleine. L'âge irréfléchi mêlé à l'excitation, mon frère proposa de retirer la bonbonne du réchaud pour la mettre sur une lampe. Comme nous n'avions jamais touché à ça, nous ne savions pas que la bonbonne, une fois placée, ne pouvait être enlevée que vide puisqu'elle était trouée. De plus, elle exerçait une pression si forte sur l'appareil qu'il était très dur de l'extirper.
Pendant plus d'une heure, nous nous sommes battus avec cette bonbonne impossible à retirer. Je nous vois encore, chacun notre tour, à califourchon, le réchaud entre les jambes et tirer de toutes nos forces. Parfois on s'obstinaient à trois dessus. En vain. Tous les ustensiles de cuisine y sont passés pour faire levier.
Finalement, elle céda sur notre obstination et à notre grande surprise, la bonbonne se souleva seule à trente centimètres au-dessus du sol en tournoyant. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'on comprit que le gaz s'en échappait. Mon frère, conscient du danger, cria de partir. Moi j'étais comme paralysée et admirait cette bonbonne danser dans les airs. Il avait beau crier, je ne bougeais pas. Alors il m'empoigna pour m'emmener dans la pièce d'à côté. Au bout d'un moment, on put entendre la bonbonne tomber au sol. Et là, une image qui restera gravée à jamais dans ma mémoire lorsque je nous revois, chacun de son côté, faire apparaître lentement le bout du nez dans la pièce. J'en ris encore aujourd'hui.
Evidemment notre expédition était à l'eau et il fallait trouver une solution pour éliminer les odeurs de gaz avant que nos parents reviennent. Nous avons vidé la bouteille de désodorisant de ma mère dans la pièce.
À leur retour, ils ont trouvé que ça sentait bizarre et nous feignons de ne rien sentir et le lendemain, maman était étonnée de ne plus avoir de désodirisant, persuadée qu'elle était pleine. À part cela, jamais ils n'ont su ce qu'il s'était passé réellement. Et cette année-là, plus aucune occasion de partir à la chasse aux scorpions ne se présenta.

08:43 Écrit par Yvonne Kastou dans Souvenirs | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Et la bonbonne ... fut salvatrice pour les scorpions qui n'eurent rien à craindre de petits chenapans qui eurent mieux fait de suivre papa, maman, comme des enfants sages à un beau mariage ...
Mais les expériences font aussi la maturité des enfants quand dans leur mémoire, se gravent des souvenirs non trop graves de conséquences qui peuvent après bien des années se laisser narrer aux parents qui alors en riront ...
Très cordiallement.
Jean-Pierre

Écrit par : L'esthète | 17/05/2007

tous ces écrits c'est un trésor! lecture terminée de tous les textes précédents et de celui-ci : que des minutes de plaisir, d'émotion.Quel bonheur de trouver dans ces lignes tant de sentiments divers et de si belles choses exprimées ; ça coule sous ta plume comme une rivière emportant des pépites d'or que l'impatient va découvrir au fond de sa passoire et s'en éblouir sans se lasser et s'en imprégner pour essayer de ne rien perdre!!!

Écrit par : John Wayne | 17/05/2007

Pourquoi... ... chercher loin ce qu'il y a à côté de toi. J'ai un dard moi !!!!

Écrit par : Ton Prince Charmant | 25/06/2007

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