20/09/2007

Chapeau

Il fut un temps où ma profession consistait à la gestion d’un musée et d’y organiser des activités culturelles diverses. Très beau métier que j’avais là quand je repense à toutes les diversités qui se présentaient à moi, que ce soit par la connaissance ou la rencontre de personnages férus et passionnés dans des domaines bien spécifiques et qui se délectaient d’avoir devant eux, une auditrice aussi intéressée et curieuse que j’étais.

Lors d’un projet sur les métiers oubliés, j’étais à la recherche de matériel de chapellerie. De bouche à oreilles, de coups de fil en coups de fil, je suis entrée en contact avec une dame dépassant de loin l’octogénaire dont le métier était bien celui-là. Sans questionnement, elle se proposa aussitôt de m’aider. C’est là qu’une belle histoire commença entre elle et moi. Une histoire formidable emplie de générosité et d’émotions que je vais vous conter là, en quelques mots.

Il me fallait donc me procurer une colle spéciale utilisée dans la confection de chapeaux à l’ancienne pour une personne qui s’était proposée de faire une démonstration. Cette colle n’étant pas matière courante vu la presque disparition du métier, mes recherches n’étaient pas commodes. C’est là que d’appels en appels téléphoniques, je suis tombée sur Madame Danneau. Elle m’invita chez elle afin de m’offrir un peu de cette colle rare. Et, quel enchantement, quelle merveille que cet antre où je mis les pieds.

Richesse à profusion, objets précieux, rares, objets curieux, étonnants. Déjà toute une gamme de chapeaux de toutes époques, des anciens, des plus récents, des loufoques, des parures, en dentelle, en soie, à plumes, en papier, des boutons, des pinces, des fleurs, du coton, du feutre, de la fourrure, … Certains chapeaux étaient accompagnés de leur costume, des costumes, pour la plupart, de carnaval. Il y avait aussi toute une série de boîtes à chapeau et de moules à former,… Dans le coin de la pièce, une verrière emplie de poupées. Au coin de la cheminée, le thème du repassage dont un ancien poêle professionnel arrondi garni de suspensions tout autour pour tenir les fers. Dans un autre endroit de la pièce, des meubles aux multiples tiroirs minuscules. Chaque tiroir contenait des merceries, des boutons, des plumes d’oiseaux divers, des plus colorées aux plus sombres, certaines teintées, des rubans de tailles et d’épaisseurs multiples, des pinces à cheveux, des tissus, …et enfin, une bibliothèque consacrée essentiellement au métier et à la mode. Enfin, une collection inestimable, une caverne d’Ali Baba, un musée à part entière, un monde enchanté.
Son monde. Un monde où elle a baigné très jeune.

Elle me raconta alors son histoire, ses mots sentaient le pain chaud, la tarte et la galette façon grand-mère. Un temps révolu mais certes précieux. Une époque rude mais ô combien chaleureuse. A n’y rien comprendre, c’est un métier qu’elle réfutait à ses débuts, pourtant devenu passionnel aujourd’hui. Dans la course de ses mots, j’ai vite compris que je n’avais pas affaire à n’importe qui, petite de taille mais grande d’esprit, elle portait une renommée qui n’était pas des moindres. Reine du folklore de sa ville, elle était l’auteur des plus prestigieux costumes de la cité. Et quel folklore puisqu’il s’agit du fameux Carnaval de Binche. Une réputation sans faille et un des rôles les plus importants de l’événement sans qui la beauté et la magnificence des cortèges ne brilleraient point.

Des mois, des heures, des minutes et des nuits consacrées à la confection pour terminer à temps. Autour d’elle un chœur d’apprenties répondant à ses exigences et sa dureté au labeur. Endurance et fermeté dans l’aiguille d’un maître à penser, à créer et à innover et derrière, un cœur tendre empli de compassion et d’altruisme, une bonté à pourfendre.

En coulisse, son compagnon le plus fidèle, Charles, sans qui elle n’atteindrait pas le parfait de son art par ses mains de bricoleur, un ancien cheminot convertit en menuisier par amour pour la passion de son acolyte.

J’étais sous le charme, je restais en pamoison devant tant d’ardeur et de richesses, tant d’amour après toutes ces années. Sans doute que mon affection ne lui échappa pas, la raison pour laquelle elle me confia son dernier rêve, un vœu qu’elle souhaiterait voir réalisé avant son départ. Déjà pas mal d’années qu’elle oeuvrait pour que se construise un musée de ses collections, un musée consacré au chapeau, au métier de modiste aux côtés du musée du Carnaval. Un seul but, pérenniser son acquis.

Après maintes et maintes demandes auprès des élus qui lui avaient fait de nombreuses promesses qui n’aboutirent à rien, c’est le cœur et l’esprit en guerre qui furent conquis, se sentant dupée, leurrée. Combien de promesses lui avaient été faites sans jamais rien voir arriver. La dernière fois, elle y a cru lorsqu’ils sont venus chercher une collection mais les boîtes n’ont jamais été ouvertes et sont restées entreposées dans un coin. Elle récupéra donc tous ses biens, le cœur lourd à l’idée de se mettre devant l’évidence. L’idée que toutes ses collections soient dispersées çà et là après sa mort l’effrayait.

Lorsque je suis partie, j’avais le sentiment que son rêve m’appartenait aussi, je le vivais avec elle et l’envie de voir dans ses yeux le coin qui brille s’illuminer encore plus me travaillait l’esprit. Là était mon rôle, un travail que je devais accomplir. Je vous épargnerai le chapitre des démarches administratives qu’il incombe de faire, toujours est-il que j’ai tenté tout ce qui était en mon pouvoir pour combler les desiderata de cette grande dame. Son rêve était mien et je voulais le voir se réaliser, tel était mon combat.

Evidemment sans argent, point de projet, je n’ai donc pu faire naître son rêve comme je l’escomptais mais j’ai pu créer au sein du musée pour lequel je travaillais, une salle qui lui était entièrement consacrée. Modeste réalisation, certes, vu l’espace restreint mais dans l’espoir que son message serait entendu et que surgirait quelques mécènes.
Je puis vous assurer qu’un tel événement a fait surgir la jalousie et que les arguments ont défilé prétextant quelques raisons de ces promesses non tenues.
Je ne sais ce qu’il en est aujourd’hui mais je pense que la bouée jetée a pu atteindre plus d’un.
Lors de l’inauguration, j’ai voulu lui faire honneur de manière originale en lui offrant le poème qui suit. Pour cacher ses émotions et en guise de remerciement, elle me rétorqua dans la dureté du ton une patoisante De djeu ! t’as bé appris t’leçon ! Une manière bien à elle.
Voilà, je me devais de vous conter cette belle aventure avant de plaquer la poésie qui en est née.

Couvre-chef, gibus ou tricorne
Chapeau rond, capeline ou stentson
Coco Chanel, Courrèges ou Cardin
Schiaparelli, Poiret ou Lanvin

Dame de campagne ou Dame chic
Haut de forme pour un bel homme
Parisien ou exotique
De tous les temps, même pour l’automne

Panama, turban ou canotier
Ruban, raphia ou taupé
Chapeau de paille ou chapeau mou
Importe la taille, ils sont bijoux

Turban de sultan ou bien Borsalino
Avec une voilette ou encore à la garçonne
Petite sandrinette ou petite bicorne
De plumes d’oiseaux, un rien fait la déco

A ses côtés, son chevalier servant
Sur son destrier de rail ou en apertintail
Par tous les temps, il est présent
Charmantes sont ses trouvailles

Tout se transforme, rien n’est perdu,
Tête d’oiseau ou truc en plumes
Feuille de Liège ou feuille d’alu
Aucune tête n’est plus à nu

Pour protéger ou embellir,
Il est un signe de gradé
Symbole de rire ou d’autorité,
Ces œuvres sont une fierté

Parure d’or ou parure d’argent
Voici les œuvres d’un grand talent
Ils sont nombreux et sont variés
Merci à vous de nous faire rêver

Voyage dans le temps
Ou par les continents
Des années folles aux pharaons
Indonésien ou bien breton
Tels sont les chapeaux
De Madame Danneau

Yasmine

18:29 Écrit par Yvonne Kastou dans Souvenirs | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Waouw J'ai ADORE ton histoire, c'est vraiment touchant.
Dommage que tu ne sache pas que qu'il en est aujourd'hui !! J'ai fais une petite recherche sur le net ( son prénom c'est Roberte ) mais je n'ai pas trouvé grand choses sauf : Madame Roberte Danneau, chapelière réputée...C'est tout.

Écrit par : little cloé | 21/09/2007

chapeau bas Voilà une bien belle histoire et un superbe texte.. chapeau bas :)

Écrit par : Bidule | 24/09/2007

beh... ... on voit bien que t'as encore jamais visité mon musée. Allez, viens !!!

Écrit par : Ton Prince Charmant | 26/09/2007

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