29/09/2007

Le Spéléologue V

Si vous n'avez pas lu :

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV

 

 

 

 

Cette vision était-elle réelle ou était-ce le fruit de mon imagination ?
Etait-elle là pour me sermonner ? Est-elle ange ? Est-elle démon? Ou réalité ? Ou simplement le périsprit de son troisième état. Ne dit-on pas que L'âme ne connaît plus l'existence humaine comme nous la vivons, mais ne parvient pas non plus à gagner la félicité éternelle, à "monter au ciel".
Connaît-on à ce point ceux que nous appelons esprits, qu'ils daignent communiquer avec nous ? Était-elle revenue sous prétexte d’abandon ?
S’il se peut que rien ne soit irréel, tout, alors, constitue la réalité. Un songe est une réalité, un mirage est une réalité, une image est une réalité. L’imaginaire est ce qui permet d’aller au-delà du concret, d’appréhender des réalités sans substance. Mais c’est encore des réalités en cela qu’elles interagissent avec notre vie.

Et là, imaginaire ou pas, j’avais cet effet qu’une flèche venait transpercer mon cœur. J’ai fermé un moment les yeux pensant que peut-être, il me manquait de l’oxygène et que mes rêveries m’avaient portés à un point d’égarement. C’est alors qu’une voix se fit entendre. Une voix douce, calme et suave, une voix féminine, enchanteresse, attirante telle que le chant des sirènes comme le décrit l’Odyssée de l’Iliade. Et cette voix, je la connaissais. Je la connaissais très bien même, mieux que toutes autres.

mâm eva ye prapadyante mâyâm etâm taranti te

Elle parlait une langue que je ne comprenais pas.
J’ai réouvert les yeux et ma vision était toujours bel et bien là. Oui, je voyais bien un visage animé dans la roche. Je distinguais bien deux yeux, un nez, une bouche. Des traits distincts et apparents. Un regard pur. Et ce visage était bel et bien celui de ma mère. Elle nous avait quitté il y a quelques années déjà. Malheureusement, je n’étais pas à ses côtés, une expédition m’avait emporté au loin.

mâm eva ye prapadyante mâyâm etâm taranti te

Elle répétait cette phrase que je ne comprenais pas et je me demandais si cette vision était pur fruit de mon imagination.
A croire qu’elle entendait mes pensées, elle me dit à peu près ceci :

Seuls ceux qui m'approchent croisent cette illusion. La réalité t’est souvent imperceptible parce que tu n'as pas été instruit de ce qu'il fallait y voir. Ta réalité est éphémère et chimérique. La vraie réalité correspond à ce qui est donné par les sens, par ce que tu vois, ce que tu touches. Et tu vois mais ne le sais pas encore.

Je la voyais, certes mais il m’était impossible de la toucher puisqu’elle apparaissait dans la roche comme un projecteur sur un écran.

La réalité sensible se révèle insaisissable et perfide. Les réalités que tu y saisis découlent de la relation que tu as avec elles, et les sens sont une fontaine d'illusions. La réalité en elle-même, en toi-même est inconsistante. La réalité est d'abord une affaire de conscience. Crois en toi. Il n'y a d'autre réalité que toi-même. Fais fi de la doxa. Tu tiens quelque chose pour réel, le sensible, mais sitôt que les phénomènes se montrent contradictoires, cette croyance est ébranlée, le statut de la réalité sensible devient problématique. La réalité appartient à ce qui a le plus de permanence dans le devenir.
Ce qui t’a attiré ici est en toi. Ce que tu viens chercher au-dehors est en dedans.

Je sentais la terre se dérober sous moi, sentiment d’un étrange vertige qui s’installe et vous rend plus imparfait encore quand on voudrait être si présent.
Au plus près les méandres compliqués des paysages intérieurs me faisaient découvrir des contrées merveilleuses que je n’osais même pas imaginer dans mes rêves les plus fous.

Je suis la déesse bicéphale, servante de Huitzilopochtli. Regarde depuis la porte du ciel, là où le cycle céleste fusionne avec le prochain. Cesse de marcher dans l’obscurité. Enquiers-toi de l’état de santé de la cellule originelle. Les comètes bienfaisantes qui ont cueilli pour toi, au fin fond de l'espace, cet ADN vital. Vas et explore-toi, je te guiderai des rayons de mon maître. Je suis en toi. Je fais partie de toi. Je suis toi.

Je me suis retrouvé dans l’obscurité la plus totale, mon corps se mit à glisser sur la paroi alors que j’étais coincé auparavant et je me suis retrouvé suspendu à une corde, les pieds dans le vide, ne sachant où trouver appui. Je goûtais aux ténèbres et au silence absolu qui m’enveloppait dans un gouffre sans fond. Je n'ai jamais été confronté à une telle abysse qui suspend l'instant dans une froide nuit minérale.
Me voilà seul dans le néant obscur au bout d'une corde grasse.

Que s’était-il passé dans ma tête pour être venu ici, disparaître dans le noir quand tout le monde ne rêve que de lumière. Qu’étais-je venu chercher ? L'excitation de l'inconnu, sans aucun doute, le plaisir de passer dans un autre monde. Mais pas de là à penser à aller de l'autre côté.
Après cette aventure, je me suis dit qu’il n’était pas hasardeux que je choisisse un tel métier. Le spéléologue n’est-il pas celui qui tente à regagner les entrailles de sa matrice pour espérer y découvrir les réponses, à l’inverse du poète qui est celui qui aspire à naître et s'engendrer par le verbe. Tel le jeune enfant qui ne parviendrait pas à traverser le stade du miroir, le spéléologue doute de l’extérieur union comme le poète redoute l'intérieure division.

Sans doute la raison de la vision de ma mère plutôt qu’une autre personne.
C'est par le travail de l’exploration qui développe la lucidité que le spéléologue va descendre en lui-même, voire l'archéologue, de sa propre terre pour tenter de retrouver dans les régions les plus reculées de la mémoire et de l'être la trace, la voie de l'origine. Il se fait explorateur, entreprend des fouilles et part ainsi pour l'aventure intérieure.

Le spéléologue, tel Orphée, descend dans les viscères de la terre et, au plus près des secousses telluriques, vit le début d'une imperceptible mutation;
Cette incursion au fond de lui-même, de sa terre, le conduit vers le secret des racines. Pour s'unir il faut descendre en soi, se détraquer. La source, la lueur, sont toujours liées à une descente. Une descente en soi-même. C'est dans ces abysses qu'enfant il découvrit une clairière et une source, anticipation de la descente en soi-même qui s'ouvre sur la lumière de la plénitude, de l'adhérence à la vie. Le éden n'est pas divin, il est caché au royaume des morts, où est enfoui le secret, et c'est au prix d'un travail de fouilles en soi qu'il sera par instants accessible.
Voilà, je savais maintenant pourquoi j’étais là. Pourquoi j’avais été attiré tel un aimant. Il me fallait recourir à certains éléments de mon passé qui m’avaient échappé pour pouvoir continuer ma quête.

11:21 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Tout est en nous, entre nous, et entre l'entre nous et le cosmos. A mes heures les plus voluptueuses, quand je m'explore, je deviens volcanologue. Bonne soirée à toi Yvonne.

Écrit par : Edouard | 03/10/2007

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