29/09/2007

Le Spéléologue V

Si vous n'avez pas lu :

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV

 

 

 

 

Cette vision était-elle réelle ou était-ce le fruit de mon imagination ?
Etait-elle là pour me sermonner ? Est-elle ange ? Est-elle démon? Ou réalité ? Ou simplement le périsprit de son troisième état. Ne dit-on pas que L'âme ne connaît plus l'existence humaine comme nous la vivons, mais ne parvient pas non plus à gagner la félicité éternelle, à "monter au ciel".
Connaît-on à ce point ceux que nous appelons esprits, qu'ils daignent communiquer avec nous ? Était-elle revenue sous prétexte d’abandon ?
S’il se peut que rien ne soit irréel, tout, alors, constitue la réalité. Un songe est une réalité, un mirage est une réalité, une image est une réalité. L’imaginaire est ce qui permet d’aller au-delà du concret, d’appréhender des réalités sans substance. Mais c’est encore des réalités en cela qu’elles interagissent avec notre vie.

Et là, imaginaire ou pas, j’avais cet effet qu’une flèche venait transpercer mon cœur. J’ai fermé un moment les yeux pensant que peut-être, il me manquait de l’oxygène et que mes rêveries m’avaient portés à un point d’égarement. C’est alors qu’une voix se fit entendre. Une voix douce, calme et suave, une voix féminine, enchanteresse, attirante telle que le chant des sirènes comme le décrit l’Odyssée de l’Iliade. Et cette voix, je la connaissais. Je la connaissais très bien même, mieux que toutes autres.

mâm eva ye prapadyante mâyâm etâm taranti te

Elle parlait une langue que je ne comprenais pas.
J’ai réouvert les yeux et ma vision était toujours bel et bien là. Oui, je voyais bien un visage animé dans la roche. Je distinguais bien deux yeux, un nez, une bouche. Des traits distincts et apparents. Un regard pur. Et ce visage était bel et bien celui de ma mère. Elle nous avait quitté il y a quelques années déjà. Malheureusement, je n’étais pas à ses côtés, une expédition m’avait emporté au loin.

mâm eva ye prapadyante mâyâm etâm taranti te

Elle répétait cette phrase que je ne comprenais pas et je me demandais si cette vision était pur fruit de mon imagination.
A croire qu’elle entendait mes pensées, elle me dit à peu près ceci :

Seuls ceux qui m'approchent croisent cette illusion. La réalité t’est souvent imperceptible parce que tu n'as pas été instruit de ce qu'il fallait y voir. Ta réalité est éphémère et chimérique. La vraie réalité correspond à ce qui est donné par les sens, par ce que tu vois, ce que tu touches. Et tu vois mais ne le sais pas encore.

Je la voyais, certes mais il m’était impossible de la toucher puisqu’elle apparaissait dans la roche comme un projecteur sur un écran.

La réalité sensible se révèle insaisissable et perfide. Les réalités que tu y saisis découlent de la relation que tu as avec elles, et les sens sont une fontaine d'illusions. La réalité en elle-même, en toi-même est inconsistante. La réalité est d'abord une affaire de conscience. Crois en toi. Il n'y a d'autre réalité que toi-même. Fais fi de la doxa. Tu tiens quelque chose pour réel, le sensible, mais sitôt que les phénomènes se montrent contradictoires, cette croyance est ébranlée, le statut de la réalité sensible devient problématique. La réalité appartient à ce qui a le plus de permanence dans le devenir.
Ce qui t’a attiré ici est en toi. Ce que tu viens chercher au-dehors est en dedans.

Je sentais la terre se dérober sous moi, sentiment d’un étrange vertige qui s’installe et vous rend plus imparfait encore quand on voudrait être si présent.
Au plus près les méandres compliqués des paysages intérieurs me faisaient découvrir des contrées merveilleuses que je n’osais même pas imaginer dans mes rêves les plus fous.

Je suis la déesse bicéphale, servante de Huitzilopochtli. Regarde depuis la porte du ciel, là où le cycle céleste fusionne avec le prochain. Cesse de marcher dans l’obscurité. Enquiers-toi de l’état de santé de la cellule originelle. Les comètes bienfaisantes qui ont cueilli pour toi, au fin fond de l'espace, cet ADN vital. Vas et explore-toi, je te guiderai des rayons de mon maître. Je suis en toi. Je fais partie de toi. Je suis toi.

Je me suis retrouvé dans l’obscurité la plus totale, mon corps se mit à glisser sur la paroi alors que j’étais coincé auparavant et je me suis retrouvé suspendu à une corde, les pieds dans le vide, ne sachant où trouver appui. Je goûtais aux ténèbres et au silence absolu qui m’enveloppait dans un gouffre sans fond. Je n'ai jamais été confronté à une telle abysse qui suspend l'instant dans une froide nuit minérale.
Me voilà seul dans le néant obscur au bout d'une corde grasse.

Que s’était-il passé dans ma tête pour être venu ici, disparaître dans le noir quand tout le monde ne rêve que de lumière. Qu’étais-je venu chercher ? L'excitation de l'inconnu, sans aucun doute, le plaisir de passer dans un autre monde. Mais pas de là à penser à aller de l'autre côté.
Après cette aventure, je me suis dit qu’il n’était pas hasardeux que je choisisse un tel métier. Le spéléologue n’est-il pas celui qui tente à regagner les entrailles de sa matrice pour espérer y découvrir les réponses, à l’inverse du poète qui est celui qui aspire à naître et s'engendrer par le verbe. Tel le jeune enfant qui ne parviendrait pas à traverser le stade du miroir, le spéléologue doute de l’extérieur union comme le poète redoute l'intérieure division.

Sans doute la raison de la vision de ma mère plutôt qu’une autre personne.
C'est par le travail de l’exploration qui développe la lucidité que le spéléologue va descendre en lui-même, voire l'archéologue, de sa propre terre pour tenter de retrouver dans les régions les plus reculées de la mémoire et de l'être la trace, la voie de l'origine. Il se fait explorateur, entreprend des fouilles et part ainsi pour l'aventure intérieure.

Le spéléologue, tel Orphée, descend dans les viscères de la terre et, au plus près des secousses telluriques, vit le début d'une imperceptible mutation;
Cette incursion au fond de lui-même, de sa terre, le conduit vers le secret des racines. Pour s'unir il faut descendre en soi, se détraquer. La source, la lueur, sont toujours liées à une descente. Une descente en soi-même. C'est dans ces abysses qu'enfant il découvrit une clairière et une source, anticipation de la descente en soi-même qui s'ouvre sur la lumière de la plénitude, de l'adhérence à la vie. Le éden n'est pas divin, il est caché au royaume des morts, où est enfoui le secret, et c'est au prix d'un travail de fouilles en soi qu'il sera par instants accessible.
Voilà, je savais maintenant pourquoi j’étais là. Pourquoi j’avais été attiré tel un aimant. Il me fallait recourir à certains éléments de mon passé qui m’avaient échappé pour pouvoir continuer ma quête.

11:21 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

28/07/2007

Le Spéléologue IV

Si vous n'avez pas lu :

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III

 

IV

Sorti de mon rêve éveillé, je me suis avancé dans l’entrée de la cavité, le décor était magistral, le lichen rose tapissant la voûte dégageait une luminosité irréelle et me conviait à aller plus loin.  Soudain, une voix....J’entendais une voix ! J’essayais de la trouver. J'écoutais. Des voix se perdaient dans les galeries. J’étais dans les entrailles de la terre qui se jouait de mes oreilles et m’égarait dans les méandres de ses boyaux. Là où je ne voyais que des impasses, il y avait en réalité de nombreux passages et l'exploration des lieux m'apparaissait complexe. Pourquoi prendre telle direction, telle galerie plutôt qu'une autre ? Serge m’avait raconté à mes débuts que le spéléologue se laisse guider par les courants d'air. Ainsi le moindre souffle était un fil conducteur…

Je me suis alors glissé dans une galerie étroite en rampant, au fur et à mesure de mon avancée, le passage se resserrait autour de moi. J’étais coincé tout contre les parois, j’ai rampé centimètre par centimètre. J’étais cerné là, au cœur de la roche, dans cette intimité avec la pierre, je ne pouvais pas m’empêcher de penser aux quantités de masses de montagne au-dessus de ma tête et ça m’effrayait. Une grotte n’est-elle pas le lieu de passage entre deux mondes, que me réservait l'au-delà ?

La roche était puissante, majestueuse et d’une beauté sans pareil. Je me suis arrêté un moment pour admirer les parois. L'eau l’avait lavé, mettant à nu sa blancheur originelle, polie comme l'ivoire. Par endroits, il prend des teintes d'ocre, de rouille ou de terre brûlée. La contemplation de ce paysage sculpté par les eaux est la contemplation de l'œuvre du temps, des mouvements répétitifs des courants, des frottements de la pierre, de la patiente érosion du minéral. On est là, dans la conscience du processus d'érosion et de la beauté qu'il fait naître.

 

Alors, j’ai regardé quelques coins particuliers et comme il m’arrivait souvent de le faire avec les nuages, je me pris à jouer pour découvrir les formes et les images. Et la roche me parlait.

J’éprouvais une sensation de vouloir rejoindre des mondes inexplorés, de vaciller dans un lieu cosmique où s’effondrent les enceintes de l’individualité, où les destinées se rejoignent dans leur arôme. Cette contrée du divin où s’installent des flux contraires dont les bouleversements conduisent les destinées, de la même façon que naissent les phénomènes météorologiques, les cumulus, les vents, les mouvements de la mer et tout ce qui naît de la nature. 

Je voyais des nuages, des oiseux, des arbres, des fleurs, des tigres, des ours, des objets de toute nature. Je voyais des êtres fantastiques aux visages déformés, aux corps finissant en fumée, des sourires, des douleurs, des rages, des grognements. Tout ce qu’un être humain peut voir dans la réalité et dans son imagination extravagante, des beautés naturelles et des mondes fantasmagoriques. J’avais la nette impression d’entendre les sons qui vont de pairs, le bruit des feuilles se frottant l’une contre l’autre dans les arbres que le vent faisait valser, le chant des oiseaux au petit matin, le rugissement lointain d’un félin, le tic tac mécanique d’une horloge, des éclats de rire, des sons jamais entendus venant des mystères de la terre. L’écho de la caverne mélangeait tout ces sons, les faisaient ricocher contre les cloisons, valser dans les airs comme une invitation à la danse. S’ajouter à cet assortiment, des bruits de percussions à un rythme enjoué.

Je valsais avec le temps et m’extasiais de cette union.

Mon attention s’arrêta net devant une forme familière. Un froid glacial parcourait mon épine dorsale à m’en faire mal. L’image qui se trouvait alors devant mes yeux me donna un tel choc que mes bras et mes jambes devenaient paralysés. Mon sang brûlait dans mes membres à me faire mal. Ça en était à la limite de l’insupportable.

 

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12:26 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/02/2007

Le spéléologue III

Si vous n'avez pas lu :

Chapitre I
Chapitre II

 

III

 

Je sentais qu'il tentait de s'approcher de moi sans que je puisse, moi, m'approcher de lui. Il avait quelque chose à me communiquer mais voulait garder ses distances. Il me fixa de ses yeux diaphanes. Ses yeux étaient si clairs qu'ils semblaient donner directement à l’âme. Un regard appuyé et pénétrant. Ou peut-être cherchait-il à pénétrer ma conscience ou encore me prévenir d'un danger.

J'étais comme paralysé, mon regard ne pouvait se détourner du sien. J'étais comme envoûté par ce regard si pur, si dense, si perçant.

C'est alors que mon cerveau s'est mis à fonctionner à du 200Km/heure. Ma vie s'est défilée à un rythme vertigineux. Déception, espérance, pleurs, joie,… Toutes la gamme des émotions y passaient. Pleins d’images se sont mises à défiler devant mes yeux comme un film. J’ai regardé ma vie se dérouler dans l'ombre et la lumière. J’ai vu tous les miens, soudainement rassemblés, les amours enfantines, les amitiés qui ont, depuis si longtemps, roulé au ravin. En un éclair, j’ai tout revu, tout senti. J’ai frémi en revoyant le visage des miens. J’ai senti les odeurs de l’enfance, les épreuves, les joies, les bonheurs. Tout ressurgissait par-delà le temps. je n’avais aucune peur ni aucune souffrance, j’éprouvais un sentiment de bien-être comme une gigantesque paix à l’intérieur de moi.

Tout, en moi, rebondissant, intact, distinct, ramenant dans leur sillage ces lieux où enfant, je les avais senties pour la première fois, aussi les odeurs si particulières comme celle du retour du printemps.

L’enfance a ses vertus. Elle nous sert à construire les fondations de nos rêves et nos vies. C’est dans cette mémoire d’enfant que je devais puiser mes forces, fouiller mes colères, entretenir mes passions, et bien souvent repousser les frontières de mes peurs et de mes limites.

Certaines blessures de l’enfance ne cicatrisent pas, elles se font oublier, le temps de nous laisser grandir, pour mieux resurgir plus tard.

C'est ce qui m'arrivait à l'instant.

C'est là que j'ai compris que ceux qui croient tout voir, sont bien souvent aveugles de tant d’essentiels. Qu'il était important de donner l’espoir de tous les possibles. Tenter de refouler nos ancestrales frustrations qui n'étaient que leurres. Ramener la vie à l'essentiel, à ce qu'il y a de plus simple mais tellement difficile à penser. Être tout simplement ce que nous sommes. Être soi, sans détour. Être amour. L'amour n'est pas une chose, l'amour est tout, sans exception. C'est le sacré de notre vie. L'ensemble de la vie s'unit et se désunit dans l'amour : la pluie dans les racines, les étoiles dans l'espace, la lumière dans le feu, la naissance dans la mort. C'est l'innocence des enfants. C'est la résolution de l'incertitude. Il n'y a pas de limites à l'amour. Aimer, c'est le plus grand enseignement que la vie a à offrir. L'amour est toute chose et aucune chose à la fois.

Un film. Le film de ma vie. Le film de mes amours vécus, mes amours perdus, mes amours cruels, mes amours passionnels. Mon père, ma mère, mes frères, mes amis, mes amantes, un passant, un voisin. Une rétrospective de mes propres images, avec des prénoms, des titres, des voix, des sensations, des lieux, des odeurs, des amours vécus, sans oublier les refoulées, les rêves pas autorisés, toutes les amours impossibles qu'on n'a pas tenté d'essayer.

C'est ainsi que tous les chapitres de ma vie défilèrent jusqu'à Rachel.

Revenu au présent, l'enfant s'était évanoui et je me retrouvais à nouveau dans ce décor où naît toutes les forces vitales du centre de la terre.

 

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22:19 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

14/02/2007

Le Spéléologue II (suite)

Si vous n'avez pas lu le chapitre I cliquez ici

 

II

 

J’étais devant l’entrée, enfin !

Ce monde il me fallait l’explorer.

Tout en regardant cette ouverture noire, béante, l’étrange sensation que j’avais éprouvée la première fois se manifestait à nouveau. Une espèce de vertige s’empara de moi. Je ne peux pas dire que c’était agréable mais l’inverse n’était pas le cas non plus. Je ressentais plutôt comme deux forces contraires. L’une qui m’attire de tout son soul et l’autre qui me repousse tel un fléau. C’était comme si deux êtres invisibles se disputaient pour qui m’aurait. Un combat entre le jour et la nuit, le froid et le chaud, la terre et le ciel, l’amour et la haine, le bruit et le silence, la peur et le courage, la folie et la raison, le bien et le mal.

Lorsque tout à coup, une autre sensation vint s’ajouter, cette fois une présence. Une présence beaucoup plus réelle. Je me sentais épié et cette présence me paraissait familière. Un sentiment très particulier que celui-là car autant il m’effrayait, autant il me rassurait. Une nostalgie de je ne sais quoi s’empara de moi. J’ai regardé tout ce qui m’entourait, il n’y avait pas âme qui vive, pas la moindre mouche si ce n’est tout ce qui naît de la terre et de la nature et ce gros rocher magnifiant sa grandeur qui paraissait gouverner en maître ce recoin de la forêt.

C’est là que j’ai pu remarquer que le paysage était tout à fait différent. Les plantes paraissaient plus vertes, les feuilles plus épaisses, les arbres plus grands. Une nature qui paraissait en meilleure santé que partout ailleurs comme si la terre qui les nourrissait se composait de nectar des dieux, de la source de vie.

Et en même temps, cette nature était inerte, aucun vent ne venait caresser leur feuillage, aucun mouvement, tout était inanimé ; autant de vie dans leurs couleurs et leur épaisseur, autant de mort dans le mouvement.

Il y régnait un silence hors du commun. Non pas un silence glacial mais de paix, de repos. Pas un seul animal qui vive, si petit soit-il. Tel un endroit sacré où tout ce qui s’oppose se rejoint, vit non pas en harmonie mais dans la tolérance.

Un lieu de paix qui voudrait prouver par son intensité que toutes différences, toutes oppositions, pourraient s’entendrent. Toutes religions, toutes couleurs, tous niveaux social, ne font nullement l’objet de concurrence ; seule l’égalité régnant et ce gros rocher faisant fonction de médiateur.

J’ai compris bien vite que la présence que je sentais ne venait pas de ma pure imagination lorsque j’aperçu cette silhouette ; tantôt elle paraissait se cacher pour ne pas que je la découvre, tantôt il me semblait qu’elle se montrait volontairement pour me prouver la réalité de sa présence ; j’ai pensé dans un premier temps avoir été suivi depuis l’hôtel mais ce fut chose impossible car j’étais certain d’avoir redoublé ma vigilance pour que cela n’arrive pas.

Mon étonnement fut plus grand encore lorsque j’ai perçu son visage. C’était un enfant. Un petit garçon. Je l’avais déjà vu, je le connaissais mais ma mémoire ne se souvenait pas. Qui était-il ? Où l’avais-je rencontré et quand ? Et pourtant ce visage m’était très familier. Il m’était même quelque part intime. Cette impression de le connaître depuis toujours. Que faisait-il là ? Que me voulait-il ?

Sa présence n’était pas un hasard. Ce n’était qu’une intuition. Mais l’intuition n’est-elle pas une clé pour évaluer au plus juste l’essentiel ?

 

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20:42 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

12/10/2006

Le Spéléologue

Tout d'abord, je voudrais remercier tous ceux qui passent me voir, ou plutôt me lire. Vos commentaires me font énormément plaisir. Quand je suis sur scène, je dis toujours que mon salaire, c'est les applaudissements du public. Dans ce cas-ci, c'est vous et vos petits mots qui le sont et me font chaud au coeur. Et si je continue, c'est grâce à vous. Nombreux sont ceux qui me remercient mais j'estime que c'est à moi de le faire car si vous n'existiez pas, sans doute que mon blog non plus. Mille mercis de me faire vivre tel que vous le faites.

Pour cette fois, j'ai tenté quelque chose de plus conséquent, à savoir, une nouvelle plutôt qu'un texte, je vous confie le premier chapitre dans l'espoir qu'il sera à la hauteur. Vos critiques tant positives que négatives sont les bienvenues. Cela m'aidera à progresser.

 

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I

 

Je l’ai regardé une dernière fois, en silence, aux heures mystérieuses, où peut-être on est le plus à nu. Je voulais me parer de son sommeil et survoler ses songes. Je voyais son souffle régulier, le léger mouvement de ses paupières. Comme au cœur même des caresses, comme au plus fort du plaisir, elle me semblait proche et lointaine, chaude et inaccessible.

J’ai promené un peu ma joue sur ses lèvres, j’ai posé mes lèvres. Elle n’a pas bougé. La regarder dormir. Prendre le temps de l’observer dans cet instant rare et d’abandon total. C’est fascinant et vraiment instructif. Emouvant aussi.

Comme à son habitude, elle dormait sur son coté gauche. La tête appuyée sur son bras droit, les genoux serrés et recroquevillés. Son autre main, quant à elle, se cachait sous l’oreiller.
Je la voyais toujours comme une éternelle adolescente, sa position pour dormir n’y était sans doute pas étrangère. En position fœtale qui est pour le moins surprenant !

Je la dévorais des yeux et m’étouffais de sa beauté.

J’avais un sentiment étrange comme si c’était la dernière fois. La dernière fois que je pourrais la dévorer de mes yeux, l’enlacer de mon regard. Comme si, là où j’allais, il n’y a pas de retour, aucun retour.

J’ignorais depuis combien de temps j’étais là, assis, à la regarder plongée dans son profond sommeil. Cela n’avait guère d’importance. Lorsque mes yeux se posaient sur elle, le temps était suspendu, les saisons entremêlées. Les choses ne rentraient dans l’ordre que lorsque ses paupières se mettaient à frémir ; lorsque ses prunelles se libéraient peu à peu des liens tissés par Morphée juste avant que son regard ne vienne illuminer la pièce et du même coup me transpercer le cœur. Etre là. Au bon endroit. Au bon moment. Comme le poète qui attend patiemment le lever du soleil.
C’est un privilège que d’assister au réveil de la personne aimée. Ne pas vivre cela, c’est passer à coté de quelque chose de fort et d’unique.

Sauf qu’ici, je ne pouvais pas attendre son réveil. Jamais elle ne me laisserait entreprendre cette expédition. C’est vrai que cette grotte paraissait dangereuse mais une attirance inexplicable d’aller à sa découverte m’invitait tel un aimant. Ce besoin me semblait vital et résonnait en moi ce mot La Source. Ce mot semblait magique et retentissait sempiternellement dans ma tête comme un écho ne trouvant pas sa chute. Il était comme un appel à l’aide.

Lorsque nous avions, hier, découvert l’entrée de cette grotte, j’ai bien vu que Rachel voulait fuir. Son visage est devenu tout à coup blême, presque transparent comme si elle avait vu la mort. Elle n’était pas du genre craintif d’ordinaire et jamais je ne l’avais vu angoissée devant certains périples à franchir lors de nos expéditions. Pourtant, dieu sait que nous nous sommes retrouvés nombreuses fois entre la vie et la mort, pendus dans le vide à une corde, avec sous nos pieds les gouffres les plus noirs et les plus profonds qui espéraient nous accueillir dans leur tanière tel l’animal affamé attendant sa proie.

J’ai eu aussi un sentiment bizarre, plutôt inexplicable car, comme elle, j’ai ressenti cette peur, cette froideur presque glaciale circuler dans mes veines qui refoule et en même temps une attirance telle une petite voix qui me disait de surpasser ma peur et que le bout du chemin était là. Qu’il y avait une chose merveilleuse qui m’attendait, comme un aimant qui m'attire vers un endroit magique, une sorte de force surnaturelle que je ne peux maîtriser. J'ai pourtant tenté de lutter, mais rien n'y fait.

Et la culpabilité me rongeait en sachant que j’y allais à l’insu de Rachel qui m’avait tant sermonné la veille et m’avait fait promettre de ne pas m’y rendre. De plus, y aller seul était pure folie, j’en avais conscience mais ensorcelé j’en oubliais la sagesse. Même un spéléologue qualifié de haut niveau ne se serait aventuré seul. Non loin de là que je sois novice mais il est des expéditions qu’aucun spéléologue, même le plus expérimenté, ne tenterait seul. Et Rachel avait raison de qualifier cette grotte des plus austères et des plus dangereuses d’autant plus qu’elle n’avait jamais été citée dans aucun colloque et encore moins reprise dans les plus grands catalogues.

 

L’aube n’allait pas tarder à se montrer, il était temps que je m’active. Un dernier regard sur le visage de ma tendre Rachelle, un dernier tendre et long baiser effleuré sur sa joue.

Je me suis chargé du stricte nécessaire afin de ne pas trop m’encombrer. Mon kit se composait d’un baudrier avec des longes, quelques cordes de longueurs variées, une poignée et une pédale, un casque rehaussé d’une lampe à leds, une paire de gants, quelques vivres, de l’eau, un tamponnoir, une trousse à pharmacie et une couverture de survie. Je me suis vêtu automatiquement de sous-vêtements chauds, d’une combinaison protectrice et de chaussures de marche.

Je savais qu’accoutré de la sorte, je me ferais vite repérer mais je n’avais pas trop le choix afin de ne pas m’alourdir inutilement et de plus, à cette heure les rencontres sont assez rares.

Doucement et lentement, je franchis la porte de la chambre. Une excitation démesurée me parcourait tout le corps. 

 

***

Suite

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06/10/2006

L'ombre de Guillaume

Je n’avais plus aucune nouvelle, cela ne m’empêchait pas de penser à lui et je reportais à chaque fois ma visite me prétextant mille et un arguments qui, lorsqu’on y réfléchit, n’ont aucune valeur aux yeux de la vie. Je reste là, inerte dans le hall d’entrée, comme paralysée et l’impression que mon doigt jamais n’atteindra le bouton de l’ascenseur.Sans doute mes angoisses à sa pensée me prétextaient à une fuite. Au dehors, il ne semble pas pleuvoir mais difficile de savoir car tout était humide. Arrivée sur le pallier, je vois la porte entrouverte, je la pousse sans même frapper comme si je savais que c’était vain puisque je n’aurais aucune réponse.Je m’infiltre dans le couloir. L’appartement semble abandonné depuis des lustres. Les murs suintent et l'odeur saumâtre des tapisseries arrachées me prend à la gorge, les peintures sont écaillées, il y a un manque d'air. J’entre dans la pièce principale, les volets ont été condamnés, des planches de bois obstruent les fenêtres, le sol est crasseux, le lit se résume en un matelas défoncé, brun. Agrippé au pied d'un fauteuil face au lit, il est là, gisant en position fœtale. Pénétré de cette odeur âcre, de cette lourdeur de l'air, de cette impossible fuite vers le dehors, son corps nu est recroquevillé, replié sur son propre abandon, tel un petit animal accablant, le corps nu sanglote, frappe de la tête le sol, supplie, gémit des paroles inaudibles.Le corps copeau, bouilli, écorce et grain, le corps perforé, blessé, inerte, meurtri, le corps nu et sale, le corps désordre, absence, terrible appréhension, désespoir, le corps dans les larmes et l'urine, le corps dans la poussière, le corps avarié, ne sachant plus vraiment qui il est, c'est sûr, ne sachant pas du tout où il est, il appelle, il appelle, sacre de la voix humaine qui traverse la poussière et s'élève, et se rétracte et s'engouffre, la gorge sèche et brisée, à mourir, il pleure, il gémit, maman n'est pas là mais un vrai désespoir d'enfant, et chaque son, chaque larme, chaque son tenté et repris par la gorge se heurte au vide absolu qui l’enserre, au vide sans limite. Son corps n'a plus de limite, lui-même qui est-il ? Plus de fin. Tout lui semble sans fin. La sueur, toujours, du front, de la nuque, des reins, des fesses, une sueur où se colle la poussière, sourde, crue, lourde, la gorge dans la poussière, le sexe dans la poussière, le sol poussiéreux, la poussière partout, pénétrant partout. Sarah. Sarah. Il dit. Sarah. Sarah. Sarah. Où est-elle ? Où est-elle ? La bête, le monstre, la séductrice, le bourreau, celle qui l'a amené ici, celle qui l'a enchaîné, celle qui l'a déshabillé, l'amour, l'amour, est-ce bien cela l'amour, cette grotesque mise en scène, il eut été si simple de le tuer. Si simple, rapidement, en finir avec tout cela, proprement, mais non, il y a plaisir à le savoir là, restreint, dans l'obscurité, nu, malade de froid et de peur, sale, seul, si simple de le savoir pleurant, gémissant, suppliant, l'appelant, la demandant, plaisir masturbatoire de cette seule idée. Mon Guillaume, si jovial, si tendre et brillant, nu dans la poussière aujourd'hui, pris dans l'exacte souffrance de l'abandon, au piège de sa propre séduction, Guillaume, ce garçon séduit comme on est séduit par la mer à y pénétrer très lentement, comme on séduit la nuit d'été à s'y prélasser, la fraîcheur des longues nuits d'été qui vient calmer la chair démangée par le sel. Un véritable aimant, ce beau garçon aux yeux clairs, à l'angélisme vainqueur, triomphant de tout, la chair où planter les dents, où enfoncer tranquillement les griffes.Abandonné de sa famille, de ses amis, de son bourreau même qui dort quelque part dans l'obscurité, tapi dans l'ombre comme un animal traqué, prêt à bondir, à lui sauter dessus, griffes dehors, tigre affamé, assoiffé de son sang. Il est là avec lui. Son bourreau a arraché le masque que la société, ses amis, sa famille, lui faisaient porter. Oté le masque, violemment ôté. Comme ses vêtements. Ses chaussures. Les cheveux autour de lui en signe de fatigue, collés au visage, à la nuque, étrange sensation de l'âme livrée au froid, à la poussière, à l'humidité, il a froid, sensation plus étrange encore, entravé comme une bête promise à l'abattoir.Guillaume est un enfant qui, pour une fille telle que Sarah, doit être puni d'être si beau. Il faut couvrir de poussière ce qui rayonne, de disgrâce la beauté, d’impureté le naturel. Guillaume mendie la fin. Il attend la suprême condamnation qui le fait attendre depuis des heures. Il attend l'acquittement, mutilé, souillé, leurré, abusé, trahi, poussé dans l’abîme et l'horreur, transpercé, écrasé, obstrué, qui a soufflé comme un cheval malade sur sa nuque, appuyé sur son dos, saisi ses reins, brisé ses vertèbres, dépouillé, éclaté, pauvre abcès d'amour et puis plus rien, solitaire, livré au silence, à la noirceur, aux effrois, au gel, à l'insuffisance, au dépouillement, aux détritus, à l'urée.  On s'engage dans l'amour comme on s'engage dans une vocation, comme on répond à l'appel de la mer, on s'y engage totalement, violemment, et pourtant, certains hésitent, certains reculent, certains, effarouchés, n'entrent pas dans les incertains en aveugles, ne risquent rien, ne risquent pas cette pitoyable hydrocution, toujours éventuelle, toujours possible. Que faut-il pour savoir si l'on est amoureux ou pas ? Que faut-il au fond ? Le picotement chaud du ventre à chaque baiser ? Le désir ? L’envie de s'éveiller contre son corps ? L’envie d'y croire ? Partir ensemble ? Mourir ensemble ? Et puis quand l'autre vous quitte, que faire ? Qu'y faire ? Comment accepter ? Comment faire taire en soi le chagrin ? Les souvenirs ? Ceux qui vous mettent au bord des larmes, vous balancent du haut de l'échelle ? La chute dure le temps du deuil mais il serait tellement plus simple que l'autre soit mort, les choses seraient tellement plus faciles, tout serait réglé, la pluie sur le corps pour laver la douleur, et l'ignorance qui revient, l'oubli, la disparition progressive et certaine du souvenir, du visage, du corps. De l'amour qui compte et dure, qui ne comptait pas le temps, qui ne compte plus, la mort complète du temps et le visage s'efface ou reste un pictogramme figé car plus à vous, plus à personne, plus personne, la disparition.On ne sait jamais vraiment qui l'on est, ce dont on est fait, ce dont on est capable, dans cette vie où rien ne nous menace sinon l'amour, sa perte et la mort, sa propre mort, celle des autres, de celles et ceux qu'on aime, qu'on a investis d'amour, ce monde où aucun danger ne saurait mettre en péril l'apparence d'être ce que nous sommes, l'être vaniteux et social que nous avons forgé, que notre vie forge, petit à petit, année après année, pour échapper aux douleurs, qui nous préserve des souffrances les plus vives ou les plus tenaces, nous écarte des lances, des flèches, des crachats de la foule, comme un voile pudique et jaloux, une fine poussière, une couverture de vide à se poser sur l'âme, frugalité des sentiments, pauvreté des émotions, un équilibre, un ordre, une vie posée, lisse et propre, un faciès qui nous permet de tenir, oui, malgré tout, de tenir l'existence, la distance, et d'attendre patiemment que la mort nous délivre enfin de l'incohérence évidente, pour qui sait un peu réfléchir, de notre misérable condition. Partir, partir, fuir, quitter tout. Figés dans cette cavité, déplorables humains, dans le fond de notre fosse, dans la boue de notre âme mais au-dehors l'éphémère impression de propreté de l'âme, dissimulés derrière le rideau de la scène, on attend que la salle se remplisse, on attend bravement le moment d'entrer en scène, de jouer la tragicomédie de nos amours, de nos emplois, de nos familles, de nos passions, et que le coup de théâtre soit la mise à mort des mauvais acteurs, des baladins, nous pensons finalement que nous ne risquons rien, et voilà, nous ne savons pas, nous ne saurons jamais qui nous sommes, ce que nous voulions, qui nous aimions, juste des visages, des figures, des mimes loufoques de la joie, du chagrin, du désespoir et de l'amour. Alors que dire après tout cela ? On se jure, on se presse, des serments comme des langues profondes, des bêtises, et le désenchantement des yeux arrachés au visage, l'être creux qui se tord de douleur, au sol, au sol, au secours, et peut-être qu'il n'a pas d'âge, se dit-il, peut-être n'en a-t-il jamais eu et n'en aura-t-il jamais, comme si le temps se figeait dans la mare de boue d'un pauvre sourire qui implore pitié et clémence à la main qui le frappe. Une drôle de matrice : la souffrance. Est-ce qu'il y a finalement une seule raison pour que tout cela continue, la vie, tout ça ? Par la grâce divine, que ce corps enfin soit délivré des liens qui l'entravent, même si rien ne pourra rendre son âme plus libre que ce que la société lui permet ! Pris au piège de la société, on se sent obligés, contraints, forcés, pieds et poings liés, bête entravée, on est pris, la maison, la voiture, les vêtements, la culture même, piégés, on est piégés, et lâches, on se piège soi-même, la liberté nous fuit, fuit, et les idéaux ne mènent à rien, ils meurent, plus personne pour les transmettre, ne serait-on pas à l'aube d'une révolte ? L'amour lui-même, conformiste, mesuré, rangé, agencé, le retour du mariage, l'emprisonnement, la hiérarchie, non, faut pas, pas accepter, pousser les murs, au contraire, s'opposer, résister, frapper les murs et l'air, et qu'il y ait des morts, enfin, des martyrs, des morts, en quoi la mort est-elle grave si elle ne sert à rien, la mort n'a de sens que celui qu'on lui donne, mourir, après tout, quand le désespoir est plus fort que tout, si fort, si sombre, l'avenir, si vide, quel choix alors, quelle décision, que tout cela ait enfin un sens, bon Dieu, un sens.O l'amour, cette drôle de chose, cette notion, idée, abstraction, à qui refuse de la vivre et j'en suis. Arrache la langue avec les dents, le baiser est dur et c'est de la pierre dans la bouche, du gravier, comment dire ensuite, comment parler, mal, mal, mal, ça fait mal, l'amour, ça fait mal, jusqu'au vertige, idée sombre de sang versé, l'amour, des fontaines de sang, mourir pour des idées, mourir de chagrin, mourir d'amour perdu, le sang bouillonne, donner un sens à la vie, une vie où fleurit le courage, où s'abstient la misère, l'amour c'est tout, sauf la misère, sauf le médiocre, sauf l'ennui, sauf l'absence de liberté. Une force, la spirale des corps l'un à l'autre et non plus engoncés d'eux-mêmes, les corps l'un à l'autre, la misère de l'amour est l'arrachement des corps qui s'aimaient, le détachement, la mort, l'oubli, la séparation, le temps qui passe. Facile de se souvenir de cette première misère d'amour, non ? Comment accepter que le temps nous noie, que l'autre, le corps aimé, répète les mêmes gestes, ait les mêmes rires, les mêmes étreintes ? Comment accepter ? Comment faire que tout soit neuf pour soi, sans trahir l'amour qui fut et qui ne devait plus être ? Comment trouver l'absolution, la solution, comment jeter enfin les habits du deuil, les vestiges d'enlacement ? " Vivez en paix et ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés. " Gentiment creux, le chagrin passe, comme le sentiment d'amour, tout passe, tout finit par passer, l'amour comme le reste, pure fiction, invention de l'esprit qui nous rassure, avancer dans la vie, car quoi, au bout quel but, quelle fin, quelle absolution, résolution, solution, quelle fin, le définitif abandon, pour tous, pour toutes, ça vient, ça cingle, au bout du compte, fais tes comptes, c'est la fin, c'est clos, ça se ferme, un éternel dimanche, le repos, une porte claquée derrière soi, ça gifle, pleine figure au point d'en être renversé et l'absence de connaissance, on ne sait pas, on sait rien, les autres autour pleurent ou se réjouissent, autour, ils savent, agglutinés comme des mouches autour d'une bière fraîche, c'est triste à mourir, c'est bizarre, pas d'amour ça non, juste voir sa propre mort dans celle de l'autre, prochainement, chacun son tour. Perdre le corps aimé, c'est se perdre un peu. C'est perdre un peu de lien avec la vie, perdre le courage de la caresse, le possible orgasme, le plaisir qui rend fou, et quoi de plus sacré au fond ?Comment savoir ? Obscurité dense et profonde. Les yeux se sont sans doute un peu habitués mais pas facile, ça fait mal, ça tire sur la rétine. De tout son poids, amoureuse, la nuit permanente s'est allongée sur son corps. Je suis seul, je suis seul, pense-t-il, seul au milieu de l'ombre, seul au milieu de la nuit, et je fais corps avec elle et je suis elle et elle me pénètre, elle pénètre en moi, par chaque vacance, chaque béance, elle est en moi, je me noie en elle.  Que sont les blessures pour celui qui défie son âge et le temps qui passe ? Nous sommes un seul corps, étant tous membres les uns des autres ". Qu'est-ce que la mort ? Le grain qu'on ne ramasse pas, la sécheresse, le cœur froid, rien ne bat plus, c'est vide. Quand est-on mort ? Quand ? Alors continue, continue, déchire-toi, ne crains pas de torturer l'animal qui croît en toi, comme un cancer du bout du ciel, sous ta peau les bouquets de trahisons, les amis perdus, les séductions illusoires, les vanités. Tu n'as pas peur je sais, je sais la parcelle d'absolu, complète et sombre déraison qui serre si souvent ta gorge et broie bien doucement les amours en toi, le pardon. Tu ne crois pas en Dieu mais tu es l'enfant des compromis, des coups, des clous. Tu es le sacrifice et le néant, agneau de qui tu es le loup. Continue, déchire-toi, ne crains de piétiner ta foi. Tu es un Christ qui n'a pas une chance de résurrection. Tu te dissous. Pas de combat. Est-ce qu'il y a seulement une solution à tout ça ? Seulement la fin du jour qui boit jusqu'à la lie l'eau où tu te noies. Tu as tant chéri les certitudes. Tu es allé trop haut et l'altitude a brisé ton cœur, jeté à bas tes illusions, tes rêves, tes discours. Te revoilà dans la fournaise et de nouveau tu feras le saut. Peut-on rallumer le feu d'une braise ? O la bête malade et qui traîne, entravée de ses propres chaînes, avance péniblement à la marée, inutile du sang qui s'en va. C'est un mensonge retardé, oublié à mon bras entre le ciel et la terre. A chaque retour de manivelle, à chaque nouvel arrivage, sentiments en eau de vaisselle, violence sans solution, la mort, la mort est une injustice, c'est insupportable. Aucune probable absolution. Juste le vide du soir tenu entre tes bras, des journées lentes à mourir. C'est comme ça. Il est temps de tuer les souvenirs, la brillante jeunesse du sang. O le beau séjour sous la terre et plein la bouche pour te taire. Est-ce que tu penses que je vais accepter ça, hein ?Voici l'heure de sortir de ton sommeil ". Ta force peut devenir matinale, ton amour recréant.O Guillaume, Guillaume, mon doux, ma chair, lève-toi, éveille-toi, allons, l'aube arrive et ta délivrance, Guillaume, mon blond, mon rose, mon aimant, éveille-toi, maintenant, Je t'accueille sur mon sein, je te nourris du lait des songes, écoute naître l'aube dans l'ombre. Je vais maintenant souffler la chandelle, Guillaume, et de nouveau ce sera le jour, je vais souffler la bougie et tu vas t'éveiller, mon doux. Nous sortirons de l'ombre. Nous sortirons ensemble, au soleil, rouler au soleil, au sable, au sel, ce sera l'été Guillaume, ton été, ta renaissance. Quel autre choix ? Il faut que tu t'éveilles. Je vais te laver, Guillaume, et t'emmener loin d'ici. Tu as si longtemps dormi. Je veillerai sur toi. Tu ne dis rien ? Tu ne dis rien. Tu m'en veux de ne pas t’abandonner ? Il ne faut pas, Guillaume. Je ne suis pas mauvaise. C'est le désir, seulement le désir qui est mauvais. Viens, lève-toi, lève-toi, donne-moi la main, tu vois, le jeu est fini, ça suffit, viens, lève-toi, je caresse ta peau, tu es sale, je vais te laver, viens, là, tiens sur tes pieds maintenant, marche, je te soutiens, viens, marche, je t'aide, voilà, j'ai bien réfléchi, je ne peux pas te laisser partir, tu comprends, Guillaume, je t'aime trop, mon doux, viens, ma conscience est vive. Il fait presque jour, sortons ensemble. Les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire qui doit être révélée en nous. Nous n'avons plus qu'à grandir ensemble. Sortons de l'ombre. Je laverai même tes silences, Guillaume, tu seras neuf, comme neuf, un autre. Tu as eu soif ? Mais comment saurais-tu aujourd'hui comme il est bon de boire si tu n'avais pas eu soif, comment aimer la caresse sans la morsure ?  La nuit fut longue, tu es épuisé, viens, je t'épuiserai de tendresse".Lorsque je me penchai pour ramasser ses vêtements, j’entendis une détonation, je n’avais pas vu qu’il avait une arme.

21:58 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

05/09/2006

Pied de Singe - Essai

J’avais décidé, ce soir là, de me coucher tôt, car une dure journée m’attendait. Et, sans doute le stress de la veille, je n’arrivais pas à trouver le sommeil.

Ces soirs où vous vous retournez dans tous les sens, pensant qu’une position, plutôt qu’une autre, vous aiderait à trouver les bras de Morphée.

Vient alors s’ajouter un chatouillement à la plante du pied gauche qui, je vous assure, exaspérerait le plus calme d’entre nous. Une sorte de chatouillement qui devient insupportable pour ne pas dire douloureux.

Je décide de prendre un calmant mais rien n’y fait. Non seulement, toutes les positions pour trouver le sommeil me sont inconfortables et en plus, ce chatouillement débile qui faisait de mes nerfs un pâté en croûte prêt à exploser d’avoir trop chauffé dans le four.

J’ai tout essayé, l’eau, les ongles, la brosse à dents, le peigne. Rien pour m’apaiser.

Je décide alors d’y mêler à l’affaire son cousin le pied droit, parlant le même langage, peut être arriverait-il à le raisonner.

Lorsque que tout à coup…. Non, pas possible !!!!

J’ai beaucoup d’imagination mais là, c’est le comble !!!

Et vous allez me prendre pour une folle. Si, si.

Je sentais sur mon pied droit un membre en plus.

J’ai regardé sous la couette, j’avais bien un pied tout à fait normal, formé de 5 orteils comme tout être humain bien constitué.

Mais cet orteil en plus, je le sentais. Invisible aux yeux mais présent de chair. Un gros orteil placé sur le côté du pied comme celui du singe.

Bon, là, on se calme, on dort et demain tout redeviendra normal.

J’ai finalement pu trouver le sommeil.

 

Le lendemain matin, c’était un jour de printemps. Celui où il fait bon vivre, où tout fleuri, où le soleil vous caresse d’une chaleur tiède et bonne, où l’on se sent bien et l’on a qu’une envie, se laisser aller, oublier le temps. Epicurien à plein temps. J’avais tellement bien dormi que j’avais oublié l’incident de la veille.

Je prenais mon déjeuner sur la terrasse, tout en écrivant mon discours pour le soir. J’étais tellement bien sous ce soleil que les mots se coulaient tout seul sur le papier. Comme si ma main trouvait d’elle-même les pensées de mon cœur.

Ma main glissait tellement vite sur la feuille que le crayon en tomba. Enfoncée dans le fauteuil pour ne pas perdre une infime partie du soleil, comme s’il n’était là que momentanément pour ne plus revenir après.

Devinez quoi… Instinctivement, comme un geste courant et automatique mon pied s’approcha du crayon pour l’attraper et ce fameux membre tentait de faire fonction de pince pour l’attraper. Evidemment, je n’arrivais pas à ramasser ce fichu crayon et je ne me suis pas rendue compte tout de suite de ce que je faisais.

Oh, je sais ce que vous êtes entrain de vous dire. Mais non ! Je vous assure. Je n’avais pas fumé la moquette ni tout autre substance qui pourrait foutre la pagaille dans vos cellules cérébrales.

J’étais entrain de m’énerver de ne pouvoir ramasser ce foutu crayon lorsque, évidemment, je pris conscience de la gravité de mon attitude.

C’est effrayant tout de même !!!

Qu’une petite lubie me soit venue hier soir, d’accord car j’étais assez fatiguée. Mais que je remette ça le lendemain, là, ça va plus du tout.

Ma conscience revenue à la normale, j’ai fini par ramasser le crayon de ma main.

Bon, une bonne douche me rafraîchira les idées et plus rien n’y paraîtra.

Me voilà sous la douche et voilà que ça recommence.

Non y’en a marre maintenant. S’il y a quelqu’un qui me fait une blague. Je vous jure, ce n’est pas marrant du tout, du tout.

J’aime beaucoup rire, j’aime beaucoup les blagues, mais là, je trouve que ça va un peu loin.

Une blague, peut être, mais qui ? Qui pourrait faire ce genre de blague ??? Non, il n’y a que moi ici et je crois que je délire complètement.

La boule de savon glisse d’entre mes mains et je vous le donne en mille, je me suis refais le même cinéma. Toujours instinctivement mon pied veut ramasser le savon. Je n’ose même pas toucher ce fichu pied, c’est horrible.

Bon ma cocotte, tu vas terminer ta douche, t’habiller et aller prendre l’air.

 

Ainsi donc, je me trouvais plus tard à flâner dans la rue Peine Perdue à faire du lèche-vitrine. Il y faisait assez calme et ça me permettait de mieux profiter de ces premiers instants de printemps.

Soudain, je m’arrêtai brusquement sur un étal de chaussures. Une espèce de coup de foudre entre une paire et moi. Je me précipitai dans la boutique pour pouvoir les essayer. La vendeuse m’invita à m’asseoir en attendant qu’elle aille chercher ma pointure. Pour ne pas perdre de temps, j’enlevai celle qui était à mes pieds. La jeune dame s’accroupit devant moi, ouvrit la boîte, me demanda lequel de mes pieds était le plus fort et à ma réponse me tendit le gauche. Lorsque j’ai voulu l’enfiler, mon pied n’y rentrait pas. Je lui demande si elle avait pris la bonne pointure et me rassura en montrant l’étiquette sur la boîte. 

Mais rien à faire, impossible d’enfiler cette fichue chaussure, lorsque tout à coup…… le comble de l’horreur….. Je me suis rendue compte que si je n’arrivais pas à mettre cette chaussure, c’était bel et bien à cause de cet orteil. Il était donc bien présent, invisible à l’œil nu, impalpable au toucher mais présent quand ça l’arrangeait.

De ma bouche s’échappa le cri qui tue !!!

19:11 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

25/06/2006

cauchemar

 
  Parfois son image me revient encore, effrayante, ces grands yeux noirs exorbités, et ce rouge sang dans le regard plein de haine comme la bête enragée qui bave devant sa proie. Ses paroles venimeuses, en postillonnant dans mon visage que je ne peux empêcher de recevoir, calée entre le mur et lui. Et cette peur de ce qui va arriver… où le coup tombera-t-il cette fois ? Jusqu’où soulagera-t-il ses pulsions ? Combien de temps durera ce moment d’enfer ? L’enfer, ce n’est pas quelque chose qui vous tombe dessus d’un coup…. Non… L’enfer, le véritable enfer…. Pèse peu à peu comme les draps mouillés en hiver…. Comme le blessé attendant la mort dans son agonie. Attendant cette mort qui mettrait fin au cauchemar de la souffrance. Et cette envie de lui supplier d’en finir mais les mots ne sortent pas car la peur rend muet, la peur vous paralyse, elle perce vos poumons de sa lame saillante, elle accélère votre cœur qui tente à exploser. Parfois son image me revient encore.

 

17:17 Écrit par Yvonne Kastou dans Fiction | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |